15 mai 2012

Jean-Christophe Rufin, le rêveur lucide



« Quiconque n’a pas vécu l’épreuve de la disgrâce, du dénuement et de l’accusation ne peut prétendre connaître véritablement la vie.»


Ce n’est pas un hasard si Jean-Christophe Rufin s’est attaché à Jacques Cœur, qu’il définit avant tout comme un rêveur, pour nous inviter une fois de plus à un voyage aux confins de l’Histoire et du romanesque. Tous deux sont nés à Bourges, et tous deux, dès l’âge tendre, ont senti l’appel du large, des contrées lointaines et des rencontres avec des civilisations bien différentes de la leur. Tous deux se sont frottés d’assez près au pouvoir politique de leur temps pour en éprouver la versatilité, la charge d’illusions et de trahisons. Tous deux ont connu l’ivresse des sommets et l’amertume du désaveu et ont fini par fuir ces relations dangereuses, cherchant à retrouver le goût de la liberté sous leurs pas. Jacques Cœur est, sous la plume de Rufin, un idéaliste qui a l’intuition que le commerce et l’échange doivent prendre la place de la conquête agressive pour que les civilisations s’enrichissent mutuellement au lieu de s’épuiser. S’il aime la fortune qu’il a construite, c’est en esthète plus qu’en avare âpre au gain ou en jouisseur. S’il se met au service d’un roi faible et jaloux qui joue de son asthénie et de ses déficiences pour asseoir son pouvoir, c’est plus par un mélange de loyauté et de pitié soutenu par l’idée qu’il se fait de la France que par appétit de puissance. Ce Jacques Cœur est un homme de la fin du Moyen-Âge qui regarde vers la Renaissance et espère en l’homme et en la fin du monde barbare où il vu le jour. 


De son ascension à sa chute de la roche tarpéienne, il ne cesse d’apprendre et de chercher à s’alléger de ses fardeaux, parvenant à trouver une forme de sérénité dans la fuite, l’errance et le dénuement. Au long d’une vie riche en péripéties, des ravages de la guerre de Cent Ans à la découverte d’un Orient bien plus raffiné que la caste décadente et crasseuse des chevaliers français, de la cour du roi Charles VII aux quatre murs d’une prison, des rencontres bouleversent sa vie : ses amis — dont certains lui seront loyaux jusque dans la disgrâce — mais aussi ses ennemis, et ce roi veule et mesquin, fascinant portrait en ombres, tour à tour poignant et détestable, dont l’affection vous expose à un danger mortel. Enfin, Agnès Sorel, maîtresse du roi, dont la beauté et les qualités font à la fois une reine et une proie. Agnès Sorel est pour le héros ce grand amour tapi en embuscade, espéré et redouté à la fois, paradis défendu dont le goût n’est que plus intense de porter sa fin tragique et inéluctable :

«Un grand amour, quand il approche, se laisse précéder de signes qu’il nous est impossible de déchiffrer d’abord. Ils ne nous deviennent intelligibles qu’après le reflux de la vague, quand elle découvre sur le rivage le désordre des souvenirs et des émotions. Alors, nous comprenons, mais il est trop tard.»

Ce qui passionne Rufin, et nous avec, ce n’est pas le personnage historique mais le héros romanesque. « La seule manière de le tenir vivant est de le plonger dans le liquide trouble et chaud de la fiction romanesque », écrit-il en postface du roman. Pari parfaitement réussi. C’est un homme de chair et d’os, de sentiments et d’angoisse, que l’on suit dans les méandres d’une vie tumultueuse et captivante, jusque sur cette île grecque perdue où il se terre comme un gibier traqué.



On retrouve dans Le Grand Cœur les thèmes qui jalonnaient ses précédents romans, depuis l’Abyssin qui voyait déjà un jeune médecin idéaliste, Jean-Baptiste Poncet, tenter d’éclairer Louis XIV de son expérience d’ambassadeur en Abyssinie, naïvement persuadé que la vérité pouvait se faire un chemin jusqu’au trône et éclairer les puissants, et oubliant que ces derniers ne veulent entendre que ce qui les conforte dans leurs positions et dans leurs visées.
Il y a du Voltaire chez Jean-Christophe Rufin. Avec une ironie mordante et un humanisme viscéral, il dresse le constat implacable de l’arrogance des colonialistes et de l’aveuglement narcissique des monarques obsédés par leurs intérêts et leur passion du pouvoir. Dans l’Abyssin, il s’en prend à ces Jésuites dissimulant sous le masque d’une humilité volontiers masochiste une ambition sans limites et un orgueil démesuré. Dans Rouge Brésil, qui raconte la tentative de conquête de la Baie de Rio, en  1555, par une colonie de Français menés par un chevalier de l’ordre de Malte, Nicolas de Villegagnon, il montre la rapidité avec laquelle le pouvoir mue un idéal philanthropique en tyrannie sanguinaire. Tandis que Villegagnon dévoie ses idéaux dans l’asservissement sans merci des indigènes et la lutte fratricide contre les Protestants, ses jeunes protégés Just et Colombe prennent le parti de la liberté et de la fraternité en rejoignant les Indiens, et parmi eux le sage Pay-Lo, un Européen devenu sage qui a fui la barbarie de ses semblables pour mieux la dénoncer :

« En dépouillant la nature du sacré, ils l’ont laissée sans protection soumise à la volonté meurtrière des hommes. Il suffit de voir ce qu’ils ont fait de leur île. Plus rien de vivant n’y pousse et c’est eux-mêmes, maintenant, qu’ils déchirent. S’ils sont un jour maîtres de toute cette terre, ils en feront un champ de mort. »

Jean-Baptiste Poncet, Just de Clamorgan ou Jacques Cœur ont en commun de trouver dans l’aventure et le voyage au long cours une manière d’échapper à un horizon socialement fermé et de donner chair à leurs rêves. Au risque d'aiguiser les jalousies et de déranger ceux qui gardent férocement les barreaux de l’échelle sociale, et de se voir précipités en bas. Quant aux femmes, il leur faut ruser, armer leur beauté d’une volonté d’airain, travestir leurs sentiments et leur féminité pour conquérir une liberté d’agir et d’aimer, et préserver par une morale personnelle qui ne s’encombre pas de bienséance une singulière pureté dans la fange qui les entoure. Alix de Maillet, Colombe de Clamorgan ou Agnès Sorel, l’auteur aime ses héroïnes libres et impétueuses, même si cette indépendance reste relative et précaire et si le destin d’Agnès, comme celui de Jacques Cœur, repose sur le caprice d’un roi inconstant. 


De l’Abyssin au Grand Cœur en passant par Rouge Brésil, les héros de Rufin découvrent que la sauvagerie des contrées « barbares » est toute relative en comparaison de celle des peuples soit disant civilisés. Ils luttent pour les préserver de l’influence nocive des colonisateurs et de l’arrogance des religieux. Dans ce combat perdu d’avance, ils laissent leurs dernières forces et leurs illusions avant de glisser à leur tour dans l’anonymat des parias, là où le bonheur demeure encore possible, loin des compromissions et des tyrans capricieux. Tels ces marins arabes naturellement doués pour le carpe diem :

« — Tâchons d’être comme eux, se dit Jean-Baptiste. Il s’agit d’éprouver seulement ce qui arrive et de ne point dresser son esprit contre le bonheur. »


Embarquez avec Jean-Christophe Rufin, car qui sait ce qui vous attend au bout du voyage?...


Gaëlle Nohant.

12 avril 2012

Daniel Pennac, humain incarné


«C’est une métamorphose lente, par le biais de l’écriture, d’une forme de mélancolie que je trimballe très au fond de moi et qui, depuis ma petite enfance, a trouvé le moyen permanent de se transformer en une forme de gaieté, de farce.»



Du temps où la famille Malaussène créchait dans l’ancienne quincaillerie de la rue de la Folie-Régnault, et où toute une tribu d’enfants, d’aïeuls adoptifs et de copains se réchauffaient ensemble pour affronter les catastrophes en chaîne que leur exubérante mélancolie aimantait tel un paratonnerre la foudre, Daniel Pennac savait déjà que le corps est le mieux placé pour parler de celui qui l’habite, qu’il trahit mieux que personne les lignes d’un caractère, les dérobades d’une âme, les passions et les tragédies d’une vie. Que ce que nous sommes, ou ce que nous ne sommes plus, se lit dans un tressaillement, une manière de nous redresser ou d’esquiver le regard. Que nos migraines, nos insomnies, nos tachycardies et nos calculs rénaux dessinent la cartographie mouvante de nos états d’âme et de nos cassures. Souvenez-vous du temps où Thérèse la cartomancienne osseuse, Julie aux rondeurs élastiques ou Julius le chien épileptique se faisaient le baromètre des humeurs de Belleville tandis que le corps de Benjamin Malaussène, bouc émissaire de son état, attirait toutes les responsabilités et toutes les emmerdes sous son échine souple. A peine entré en littérature par la cave de la Série Noire, Pennac nous tenait captifs de récits abracadabrants, remplis d’ogres Noël et de mémés flingueuses, nous persuadant qu’un vieil Asiate à la carcasse cabossée et à la mélancolie suicidaire était la nounou idéale pour un bébé braillard.

Si la saga des Malaussène n’a pas pris une ride —  je vous invite d’ailleurs à la (re)lire, Pennac a pris de la bouteille et c’est un écrivain dans la plénitude de son talent qui nous offre ce Journal d’Un corps. Singulier objet romanesque que celui-ci, racontant une vie d’homme vue par le seul prisme de son corps et de ce qui lui arrive. Ainsi la vie sociale du personnage n’y est-elle mentionnée que lorsqu’elle a des incidences sur son corps, sa vie professionnelle entrant peu en ligne de compte si ce n’est sous la forme de l’angoisse qu’elle génère, ou par les longs silences d’un corps qui s’oublie parfois pour laisser l’esprit militer avant de se rappeler douloureusement à lui par une maladie ou une baisse de tonus. En revanche sa vie privée, en ce qu’elle est aussi la vie du corps, de ses pulsions, de ses émotions, de ses extases et de ses terreurs, y tient naturellement une place importante. Ce journal fictionnel qui puise dans une matière très intime — voire inconvenante pour une société où le corps ne s’exhibe qu’en mode aseptisé —  touche en même temps à l’universel, tant il est vrai que «Les choses que nous ressentons en secret et que nous taisons par convenances ou bonnes manières sont en réalité ressenties par tous.» Parlant d’un corps particulier, Pennac nous parle aussi de notre corps et de notre rapport à lui. 

«Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté.»

 De la première douleur cuisante à la dernière jouissance, le corps surprend toujours, enchante ou effraie, émerveille et fascine le narrateur, qui a décidé à douze ans de tenir cet étrange journal pour dompter sa peur et maîtriser un corps qu’il habitait jusqu’ici en étranger distant.
 Le maîtriser, c’est apprendre à le connaître, c’est l’observer jusque dans les raffinements de la souffrance et sonder ses avanies multiples, ses maladies, ses éruptions volcaniques, ses transports, ses ivresses et ses épuisements. Des acouphènes à la subtile mécanique de l’orgasme en passant par la contagion du bâillement, la solidarité des couilles ou le priapisme des hommes politiques, c’est à une épopée tragi-comique que Pennac nous convie, et si nous en connaissons la fin, cela n’enlève rien au côté passionnant de l’aventure.
 Et les sentiments, alors ? Ils sont inscrits en filigrane dans la vie de cet être qui découvre en rencontrant sa femme la plénitude profonde d’avoir trouvé «son bon animal». Oubliant les «salades éducatives» que lui avait prodiguées son milieu, le narrateur réalise que le bonheur durable, en amour, tient à cette animalité amoureuse commune, et non à des billevesées culturelles ou morales. Ils sont là, aussi, à travers ces enfants qui «vous rendent manchot», puisqu’un de vos bras a désormais une fonction, il porte ! Ou à travers la mort de ces êtres aimés dont le corps et les gestes nous manquent quand nous ne les avons plus. Manque si terrassant qu’il désoriente notre corps, le rendant brutalement vulnérable à toutes les aspérités du monde. 
Au long de ce journal étonnant tissé d’humour féroce et de mélancolie, d’une réflexion sur la Résistance qui fut meilleure pour la santé que le STO à la critique du «tout psychosomatique» qui  voit dans nos maladies la sanction des mauvais traitements auxquels nous soumettons un corps innocent, une parole est rendue à ce corps, un droit d’exister jusque dans ses manifestations les plus triviales, les plus obscènes, et de porter la vérité de l’être. 
Et s’il faut à la fin se résoudre à mourir, c’est avec la même curiosité sagace et inlassable qui a su collecter au fil des jours les infimes métamorphose d’un être en perpétuel mouvement, ses petites morts et ses résurrections :

«Plus je me rapproche de mon terme plus il y a de choses à noter et moins j’en ai la force. Mon corps change d’heure en heure. Sa désagrégation s’accélère à mesure que ses fonctions ralentissent. Accélération et ralentissement... Je me fais l’effet d’une pièce de monnaie qui finit de tourner sur elle-même.»


A la lecture de ce Journal, je pensais à l’Etrange Histoire de Benjamin Button. Sans doute parce que dans les deux cas le procédé narratif, loin d’être gratuit, donne au récit une profondeur supplémentaire, un surcroît d’humanité dont le lecteur ne saurait se plaindre.

Incarnez-vous avec Daniel Pennac, vous ne le regretterez pas.

Gaëlle Nohant

16 février 2012

Sibérie mon Amour

« Il n’y a que les voix russes, rauques, éraillées, enrouées, creusées par la fumée et l’alcool comme une ornière par le dégel, il n’y a que ces voix travaillées par des siècles de souffrances et d’extases, qui peuvent descendre aussi bas dans l’échelle des sons, jusqu’à pénétrer dans les corps et s’y mêler à la vie obscure du sang, de la lymphe, des humeurs secrètes. »
(Dominique Fernandez)

   Ce mois-ci, je vous emmène en Sibérie sur les pas de trois écrivains voyageurs. Deux d’entre eux furent conviés en mai 2010 à voyager sur le Transsibérien entre Moscou et Vladivostok, traversant neuf fuseaux horaires, des fleuves mythiques, des immensités dépeuplées, des villes d’une modernité inattendue dessinant le visage d’une Sibérie futuriste que hante toujours l’interminable cortège des fantômes du goulag. Le troisième « sautait au cou de chaque seconde pour en extraire le suc » sans parvenir pour autant à trouver la paix… Il choisit de se retirer six mois dans une cabane sur les bords du lac Baïkal, aux confins de la Bouriatie, terre des ours et de la taïga, pour y apprendre la contemplation et rattraper son retard de lecture.

    Dominique Fernandez et Danielle Sallenave ont passé trois semaines à bord du Transsibérien dans le cadre de l’amitié franco-russe, périple de 9288 kilomètres agrémenté de haltes à Irkoutsk, Kazan, Nijni Novgorod, Ekaterinbourg ou encore Oulan Oudé. Si la Russie est une vieille histoire d’amour et de fascination pour Dominique Fernandez, bercée de lectures, de musique et de peinture, dorée à l’or fin des iconostases et affûtée par le regard des architectes constructivistes, la Sibérie évoquait surtout pour lui cette immensité glacée où l’on tua au travail des millions de bagnards. Dans Transsibérien, passionnant journal de voyage, il s’émerveille de la modernité et de l’urbanité de ces villes fermées au tourisme jusqu’en 1991. Quand on est érudit, voyager, c’est réveiller à chaque pas toutes sortes de souvenirs littéraires, musicaux ou picturaux, et Fernandez ne s’en prive pas, régalant le lecteur de ces évocations qui donnent une furieuse envie de lire ou de relire Jules Verne et Dumas, Tchékhov, Tolstoï, Gorki ou Varlam Chalamov, de découvrir le merveilleux poète Ossip Mandelstam, mort au goulag, ou de revoir les ballets de Noureev en décelant en lui un charme tatar fait de rudesse, de fougue et de volupté. 

   Une halte à Ekaterinbourg, où les Tchékistes assassinèrent sauvagement le tsar Nicolas II et sa famille le 16 juillet 1918, lui permet de s’interroger sur l’importance de la « philosophie du sacrifice » dans l’histoire russe. L’idée profondément ancrée, depuis les premiers martyrs russes Boris et Gleb en passant par Pierre le Grand sacrifiant son propre fils jusqu’à l’héroïsme des assiégés de Léningrad, que « la nouvelle Russie ne pouvait naître que du sacrifice de l’ancienne Russie. » 

   Ensorcelé par le défilement de la taïga derrière la vitre du Transsibérien, l’écrivain écrit : 

« La beauté pure ne lasse jamais. […] Ici, pas de détail qui retienne plus qu’un autre ; on ne détaille pas la taïga, on se laisse prendre, envoûter, annihiler par la succession indéfiniment répétée de l’identique.»

   Dans Sibir, Danièle Sallenave n’oublie pas que si la Sibérie est aujourd’hui une des régions les plus prospères de Russie, c’est grâce à l’économie du goulag et à la déportation forcée de populations entières, depuis les temps les plus reculés. Le Transsibérien lui-même, cette merveille qui relia l’Europe au « Far East », coûta des milliers de vies humaines. Son voyage à travers l’URSS de Brejnev en 1977 vient hanter celui-ci, l’emportant dans un maëlstrom d’émotions dont l’intensité la fragilise parfois tandis qu’elle redoute de se perdre dans l’immensité du paysage et la désorientation des fuseaux horaires, même si les horloges continuent d'afficher l'heure de Moscou à chaque gare, comme pour unifier ce territoire démesuré. 

   Cependant, le long de ces fleuves profonds et impétueux comme la mer, du Volga à l’Ienisseï et du lac Baïkal au fleuve Amour, la voilà captive du « charme indescriptible » de la Sibérie, « auquel on n’échappe plus quand on l’a éprouvé.» (Tchékhov) A Irkoutsk, retour sur l’insurrection des nobles décembristes le 14 décembre 1825, qui visait à obtenir du nouveau tsar Nicolas 1er une constitution. Elle fut durement réprimée : trois mille arrestations, cinq pendaisons, cent vingt et un condamnés à la déportation. Certaines femmes choisirent de suivre leurs époux en exil et de partager l’extrême dureté de leurs conditions de vie. Ces héroïnes aussi courageuses que romanesques avaient pour noms Maria Volkonskaïa, Pauline Gueble ou la princesse Troubetskaïa. Maria Volkonskaïa, exilée à Irkoutsk avec son mari, y recréa une vie culturelle brillante et raffinée au milieu de nulle part, attirant la société dans sa résidence forcée. Et Danièle Sallenave de conclure : 

« Et c’est alors qu’une idée vous vient, qui se transforme en certitude : la vie des ces femmes exilées aura été incomparablement plus riche et douée de sens que le destin qui leur était assigné, celui de leurs mères. Un destin classique d’aristocrate russe, des fils qui rentrent à l’Académie militaire, des filles qu’il faut marier, quelques mois par an dans un domaine rural où on s’ennuie, quelques voyages aux eaux de Baden, quelques passions secrètes, le jeu, les jeunes officiers ? ou d’autres encore plus secrètes et aussi décevantes, et la vieillesse qui vient, auprès d’un époux qui vous trompe avec des danseuses de l’Opéra...»

   Devenir ermite avant quarante ans, se forcer à l’immobilité, à la contemplation, c’était le pari un peu fou de Sylvain Tesson. De ces six mois passés dans une solitude parfois écrasante, de la fréquentation occasionnelle de quelques taiseux locaux et de deux chiens affectueux, il a tiré Dans les forêts de Sibérie, un «journal d’ermitage» qui se lit avec bonheur et balance sans cesse entre humour et profondeur, poésie, sagesse et pieds de nez. Sylvain Tesson raffole des aphorismes et il nous le montre, les habillant d’une poésie nourrie du spectacle quotidien de la beauté, ce «luxe de l’ermite» : 

«Le Baïkal, sept cents kilomètres de long sur quatre-vingts de large et un kilomètre et demi de profondeur. Vingt-cinq millions d’années. L’hiver, une épaisseur de glace de cent dix centimètres. Le soleil se fout de ces données. Il irradie son amour sou la surface blanche.» 


«La forêt ce matin est une armée engloutie dont ne dépasseraient que les baïonnettes». 

   Ou encore : «Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver.» 

   Citant Stendhal qui professe que «L’art de la civilisation consiste à allier les plaisirs les plus délicats à la présence constante du danger», Tesson vit dangereusement, entre deux soirées douillettes à siroter de la vodka au coin du feu en fumant un cigare. Il vit surtout en épicurien, soucieux de ne pas déranger la nature et de ne pas «trop peser à la surface du globe.» Arpente la taïga, cette «houle lente». Fait l’air de ne pas y toucher le bilan de sa vie, avant de lâcher, sans doute avec un petit sourire attardé au coin des lèvres :  

«Dans la vie, il faut trois ingrédients : du soleil, un belvédère, et dans les jambes le souvenir lactique de l’effort. Et aussi des petits Montecristo. Le bonheur est fugace comme une bouffée de cigare.»

   Trois invitations au voyage qui, je l’espère, vous donneront envie de prendre un billet pour le Transsibérien.


Gaëlle Nohant.

5 janvier 2012

Perdre la tête avec Laure Murat


«C'est comme la mer : il y a les grandes lames et puis il y a les murmures du dessous, comme disait Foucault. Moi je suis plus dans le dessous. »

Ces mots d’Arlette Farge, l’historienne Laure Murat pourrait les reprendre à son compte, car elles partagent une même passion pour les archives, les registres d’asiles, les rapports de police, toute cette paperasse administrative où vient se dire en sourdine — à qui sait l’entendre — l’histoire des oubliés, des «sans voix», de ces anonymes emportés dans la tourmente de l’Histoire. Tandis qu’Arlette Farge se plonge dans les archives judiciaires, Laure Murat explore depuis vingt ans celles des asiles et des maisons de santé privées et s’interroge sur la manière dont les convulsions de l’Histoire affectent notre psyché et notre équilibre mental. Comment délire-t-on l’Histoire? Le génie procède-t-il de la folie ? Les critères définissant les maladies mentales sont-ils le reflet de l’idéologie de leur temps ?


Dans L’Homme qui se prenait pour Napoléon, son dernier livre paru chez Gallimard — prix Fémina de l’essai 2011, elle se penche sur ce tumultueux XIXe siècle qui malmena, de révolutions en coups d’Etat et en guerres civiles, l’esprit des hommes qui le traversèrent. Et nous rappelle utilement que «le délire, rempart du sujet contre son propre effondrement, a beaucoup à nous dire sur la violence politique.»

Cette passionnante étude démarre avec la Révolution, qui vit le fou passer du statut d’animal enchaîné à celui de patient susceptible d'être guéri, et la naissance de la psychiatrie. Si Philippe Pinel, qui prend la direction de Bicêtre en 1793, n’a pas «libéré les fous de leurs chaînes» comme le veut sa légende, il a participé à ce mouvement de libération et est à l’origine du Traitement moral des aliénés, qui visait à ramener le fou à la raison grâce à un mélange de douceur et d’intimidation, n’hésitant pas à recourir à la ruse et à entrer dans le délire du patient pour mieux l’en guérir. Pour Pinel, tous les hommes peuvent devenir fous, et tous les fous doivent être traités en êtres humains. La folie n’est plus considérée comme une malédiction incurable mais comme une affection transitoire provoquée par les passions humaines ou les accidents de la vie. Ainsi les événements de la Révolution et la Terreur engendrent-ils des troubles mentaux, peuplant les asiles de patients terrifiés à l’idée de «perdre la tête», au propre comme au figuré. Tel cet horloger persuadé qu’on a échangé sa tête contre celle d’un autre !

Dans ce siècle traumatisé par d’incessants changements de régime, les aliénistes Pinel, Esquirol ou Ulysse Trélat constatent l’augmentation des troubles mentaux liés à la violence politique. Dans les asiles, on croise des êtres brisés par l’Histoire et des monomanes qui se prennent pour Louis XVI ou pour Napoléon, rarement pour Louis Philippe... Le retour des cendres de Napoléon en décembre 1840 provoque la multiplication des empereurs à Charenton et à Bicêtre. Napoléon incarne bien sûr le fantasme du pouvoir absolu et sans limites, l’autorité et l’arrogance, mais il est aussi — comme le dit Laure Murat — l’usurpateur, le self made man libre de toute justification dynastique :

«L’homme qui se prend pour Napoléon usurpe donc la personnalité d’un usurpateur, sans compter que, victime de monomanie orgueilleuse, il s’identifie à un souverain lui-même atteint, dit-on, de folie des grandeurs. Autrement dit, l’homme qui se prend pour Napoléon est un usurpateur qui se prend pour un usurpateur et un mégalomane qui se prend pour un mégalomane. Un fou qui se prend pour un fou ?»

Mais à la faveur d’un glissement entre démence et dissidence, les asiles — et particulièrement les maisons de santé privées — deviennent aussi des prisons politiques où l’on enferme les opposants au régime en place. On assimile volontiers insurrection et démence, comme si la folie était toujours du côté des révoltés et jamais du côté de la répression.

L’internement arbitraire est la maladie du siècle, frappant les séditieux, les marginaux et les femmes qui aspirent à l’indépendance, et terrifiant l’opinion publique. Car en ce siècle sismique qui voit l’avènement du psychiatre tout puissant, personnage redoutable qui peut interner qui bon lui semble, l'asile apparaît comme une machine à fabriquer des fous et personne ne peut se sentir à l’abri d’une telle menace :

«De l’adversaire bonapartiste au monomane qui rêve d’un destin impérial, les yeux fixés sur l’horizon et la main dans son gilet, de l’insurgé au dément dont il confient de brider la fureur anarchiste par la camisole, de la pétroleuse à l’hystérique, la frontière est souvent mince. Le fou serait-il, par essence, l’opposant ? Ou est-ce l’opposant qui est systématiquement considéré comme fou ?»

Ces questions brûlantes restent d'actualité, puisque le traitement actuel de la folie, comme le souligne l'historienne en conclusion, constitue un véritable retour en arrière, privilégiant le retour au tout sécuritaire et à une exigence de rendement qui se fait au détriment des véritables soins et recourt à la camisole chimique et à l'internement sans consentement, marginalisant de plus en plus des patients abandonnés à leur sort. Si, comme l'écrit Lucien Bonnafé, "on juge une société à la manière dont elle traite ses fous", il n'y a pas de quoi se montrer optimiste.

Il y a quelques années, Laure Murat nous invitait déjà à explorer la psyché du XIXe siècle dans une biographie remarquable des deux docteurs Blanche (Esprit et son fils Emile) qui dirigèrent successivement la plus chic des maisons de santé de Paris, d’abord à Montmartre, puis à Passy, de 1821 à 1893. Après des années de patientes recherches, l’historienne avait inventé un trésor : les registres de la clinique et les archives privées des Blanche.

La Maison du docteur Blanche, couronné du prix Goncourt de la biographie, dresse le portrait de deux médecins désintéressés et profondément humanistes qui vécurent tour à tour au milieu des fous comme dans une pension de famille. Entre les murs de leur «maison» défilèrent nombre de personnalités du siècle, de Gounod à Nerval, de Théo Van Gogh à la comtesse de Castiglione et à Maupassant. Nerval y passa plusieurs années, Maupassant y mourut d’une paralysie générale résultant de la syphilis. Pour tous les amoureux de la littérature, c’est un voyage des plus émouvant aux côtés d’une guide dont l’érudition n’a d’égale que la délicatesse. De Nerval, ce doux «rêveur lucide», maniaco-dépressif et probablement atteint de schizophrénie, qui ne voyait dans la raison et la folie que deux mondes reliés par le rêve, à Maupassant qui, fasciné, écrivit la folie avant que celle-ci ne s’empare de lui, ce livre captivant ausculte la frontière poreuse entre le délire et le rêve, entre le génie et la folie, entre la liberté et l’aliénation, cet « autre en soi» qui peut avoir raison de vous et vous fermer la bouche à jamais. Regorgeant d'anecdotes amusantes ou poignantes, ce livre est une mine d'informations sur l'époque.

Pour finir en beauté, un extrait de la correspondance de Nerval quand il était chez le docteur Blanche...

"J'ai peur d'être dans une maison de sages et que les fous soient au dehors. S'il y venait plus souvent de belles dames, je serais loin de m'en plaindre."

... Et une phrase de Maupassant parlant des fous :

"Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féérique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s'abattent, s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien ne l'arrête."

Bonne année, et belles lectures.

Gaëlle Nohant.

18 octobre 2011

Véronique Ovaldé, le goût de la fêlure


« Je me sens à l’aise dans ces territoires que j’invente. J’ai commencé à écrire lorsque j’étais enfant, parce que j’y trouvais le plaisir d’une liberté absolue. J’ai l’impression qu’on ne peut pas me rattraper au tournant dans un pays imaginaire : je peux choisir le type d’architecture, de climat, de végétation que je veux ! Donner une cohérence à tout cela donne des contraintes, mais ce sont des contraintes très exaltantes. Je m’ennuierais à raconter une histoire qui se passerait en bas de chez moi. Même si j’aime y mêler des choses réelles, pour que ce pays soit une enclave, qu’il y ait un doute. Je n’aimerais pas écrire un texte de pure anticipation ; cet espèce de pas de côté me plaît. »




Deux ans après Ce que je sais de Vera Candida, qui ressort en poche cette rentrée — la magicienne Ovaldé est de retour avec sa fantaisie exquise, son humour décalé et son goût pour ces personnages abîmés qui, à la faveur d’une rencontre ou d’une prise de conscience brutale, trouvent la force de se sauver in extremis (ou de se laisser sauver) d’une vie qui les tue lentement. Souvenez-vous, je vous avais dit ici tout le bien que je pensais de cette romancière qui fait partie du cercle très restreint de ces auteurs dont l'écriture et la manière de regarder le monde m'ont ensorcelée dès la première page. Ce qui ne veut pas dire que je les couve désormais de regards cristallisés, mais que j'attends leur prochain roman dans l'effervescence.


Après Ce que je sais de Vera Candida et sa lignée d’amazones aux destins tumultueux, la romancière nous a encore concocté, avec Des Vies d’Oiseaux, une de ces friandises acidulées qu'elle affectionne, dont la suavité trompeuse enrobe la noirceur du monde. Vous garderez sur la langue la mélancolie de Villanueva, petite cité balnéaire à la tristesse « de vieil alcool » et la rage d’Irigoy, « la ville aux chiens », terre de violence, de bandits et de crève-la-faim nichée dans le désert. Entre ces deux lieux plantés comme deux extrêmes d’une Amérique du sud étouffante, poisseuse et gangrénée (même les somptueuses villas de la « colline dollars » tombent lentement dans la mer à mesure que s’écroule la colline sur laquelle elles sont blotties), Ovaldé déroule les destins de personnages qui ont tous en commun de « colmater les brèches », camouflant leurs blessures souterraines avec grâce et délicatesse.


En bon chevalier ovaldien, le lieutenant Talbo est un homme patient, si délicat que sa pudeur le retient de poser les questions qui fâchent (ce qui constitue une limite dans l’exercice de son métier). Il dorlote en son cœur un chagrin d’amour vieux de dix ans, « une douleur saisonnière ». Une enquête insolite l’amène à croiser la route d’une femme qui avait justement besoin d’un chevalier :


« Il sonne à la porte de chez les gens, goûtant le moment où il ne sait pas si on lui ouvrira, fumant la fin de sa cigarette avant de la jeter dans le caniveau, et regardant le ciel, il est calme, cet homme semble toujours très calme. »


Si les personnages d’Ovaldé ressentent l’urgence de quitter leur lieu d’origine pour se forger un autre destin, c'est qu’il y va de leur survie. Ainsi Vida Gastoruzu a-t-elle fui Irigoy, la sinistre ville des chiens, pour se réfugier dans le beau mariage aux allures de tombe qui a fait d’elle cette personne qu’elle ne reconnaît pas. Au point que Vida ne sait plus très bien si elle vit encore. Sa fille Paloma a fui leur villa climatisée dont les fenêtres ne s’ouvrent pas et qui « s’effondre somptueusement ». Son absence est la brèche vertigineuse qui élargit en Vida la faille initiale, ce hiatus entre celle qu’elle fut et celle qu’elle est, condamnée à l’inexistence par un mari qui l’a tirée de la glaise d’Irigoy pour la recréer à son désir :

« Elle restait persuadée qu'il ne lui arriverait jamais à elle de tromper cet homme. Peut-être était-ce lui finalement qui l'avait convaincue qu'il ne courait aucun danger puisqu'il l'avait fabriquée. »


Parallèlement à Vida et Taïbo, il y a ces oiseaux qui se sont envolés un jour de leur nid à tire d’aile et occupent désormais le nid des autres en leur absence, vivant d’éphémère et d’amour tendre. Elle, c’est Paloma, la fille de Vida et Gustavo, dont la fêlure est un deuil inconsolable. A partir de ce point de rupture, elle a « refermé une à une toutes les portes qui mènent à elle », et préparé méthodiquement sa fuite :


« Chaque jour de la vie de Paloma depuis cette décision est comme un caillou supplémentaire au terril qu’elle érige, sous lequel elle va construire un souterrain qu’elle va forer à la cuillère s’il le faut mais qu’elle va creuser avec l’application d’un prisonnier qui veut s’évader de Sing Sing. Et maintenant elle attend. »

Lui c’est Adolfo, le kidnappeur qu’elle s’est choisi, mélange de séduction désarmante et de violence refusée. L’événement fondateur de sa vie, c’est la terrible chasse au bison sauvage où son père l’entraîna le jour de ses quatorze ans pour qu’il « devienne un homme ». Au bout de cette nuit d’épouvante, Adolfo comprit qu’il pouvait non seulement survivre à la folie de son père, mais qu’il n’était pas condamné à lui ressembler :


« Il avait quatorze ans et il était évident qu’il n’allait pas rester coincé là pendant les quatorze années suivantes. Adolfo, sur le lac gelé, était quelque part au-delà du découragement et ce découragement même avait pris une forme apaisée, définitive, comme la preuve que lui, Adolfo Orezza, existait bel et bien, indépendamment de l’endroit où il était tombé en naissant. Il ne ressentait plus aucune rage. »


La collision imprévisible et inéluctable de Paloma et d’Adolfo est le courant électrique qui traverse ce roman enlevé et subtil où se fissure et se transforme ce qui paraissait figé. Car si Véronique Ovaldé a un faible pour les personnages fêlés, c’est que le déséquilibre sur lequel ils avancent — comme ces villas bâties sur un sol instable — leur donne l’impulsion nécessaire pour se dérouter, prendre ce risque qui les rend vivants. Et si son écriture se fait si volatile et enchanteresse, c’est pour mieux nous délivrer le poison subtil des ces mélancolies profondes et de ces plaies mal refermées qui tissent la beauté des êtres. Alors en cette rentrée littéraire, ne vous refusez pas ce plaisir.



Gaëlle Nohant